EXPOSITION. Étonnant jeu de miroirs que cette scénographie mise en œuvre par deux passionnées tombées dans le vaudou, chacune à sa façon.

Par Nathalie Prévost

Publié le 27/02/2020 à 15h34
<ol> <li style="margin-bottom:13px; margin-left:8px">Vue générale de l’exposition <i>"Magnetism"</i></li> </ol>
  1. Vue générale de l’exposition « Magnetism »

Dans l’exposition « Magnetism »*, le choix a été fait de faire cohabiter des objets dont la source et l’inspiration vaudoues sont fortement revendiquées par deux femmes littéralement accro à cette religion africaine : Agnès Lefebvre et Valérie Bui. L’une est antiquaire, l’autre est créatrice de bijoux. Ensemble, elles ont décidé, autour du vaudou, de proposer une rencontre entre d’authentiques objets vaudous anciens, dont la patine sombre témoigne de la « charge » magique, et des bijoux contemporains lumineux qui trouvent leur inspiration dans les rituels vaudous. C’est donc autour de cette idée que l’exposition « Magnetism » a été montée dans un hôtel particulier, du côté de la rue des Archives, et ce en pleine fashion week parisienne. L’une comme l’autre sont des collectionneuses passionnées d’objets africains et sont animées par des obsessions croisées où l’Afrique tient une place centrale.

Maternité vaudoue Fon du Bénin, avec une dent de phacochère et un miroir qui renvoie les mauvais sorts à l’envoyeur. Elle porte son enfant. Ce qui est aussi touchant, c’est qu’elle est parée de perles, le paiement de l’intercession au fétiche. La sculpture est recouverte d’une patine sacrificielle et elle porte au sommet du crâne un mini asen de fer, qui est un autel portatif que l’on plante là où se déroule la cérémonie. Début XXe.
Maternité vaudoue Fon du Bénin, avec une dent de phacochère et un miroir qui renvoie les mauvais sorts à l’envoyeur. Elle porte son enfant. Ce qui est aussi touchant, c’est qu’elle est parée de perles, le paiement de l’intercession au fétiche. La sculpture est recouverte d’une patine sacrificielle et elle porte au sommet du crâne un mini asen de fer, qui est un autel portatif que l’on plante là où se déroule la cérémonie. Début XXe. DR

Agnès Lefebvre : « le vaudou a un écho personnel »

Pour Agnès Lefebvre, il y a des moments-clefs. Tout est parti d’un choc ressenti lors de son premier voyage en Afrique, au Cameroun, à l’âge de 13 ans. Beaucoup plus tard, à l’école du Louvre, ses professeurs sont Jean Guiart, Étienne Féau (alors conservateur du musée des Arts d’Afrique et d’Océanie) et Jean Polet, archéologue et historien de l’art qui dirigera ensuite la chaire d’archéologie et d’histoire de l’art subsaharien à la Sorbonne.

Collection Tila, sautoir Cadenas, argent oxydé, or 18K, perle ancienne de Venise.
Collection Tila, sautoir Cadenas, argent oxydé, or 18K, perle ancienne de Venise. DR

Grâce à une bourse d’étude de la fondation Florence Gould de New York, elle est partie pendant six mois à la rencontre des conservateurs de 14 musées d’art africains. La voilà qui se destine alors à une carrière universitaire. Ses débuts dans une galerie parisienne feront d’elle, finalement, une antiquaire. Elle est repartie sur les routes d’Afrique, dans un voyage dans le temps, à la double recherche de ses sensations d’adolescente et de pièces anciennes. Sa quête la conduira au Mali, au Togo, au Bénin, au Burkina Faso, au Ghana et au Niger.

Vue générale de l’exposition Magnetism, à gauche Agnès Lefebvre, à droite Valérie Bui.
Vue générale de l’exposition Magnetism, à gauche Agnès Lefebvre, à droite Valérie Bui. DR

« Ce qui m’intéresse dans le vaudou, c’est qu’il s’agit d’une religion animiste. Je me sens très proche de Birago Diop, qui évoque, dans le poème Souffles la voix du feu, de l’eau, du vent, du buisson. Moi qui habite dans la forêt, ça me parle », dit Agnès Lefebvre qui ajoute une citation de Birago Diop : « Les morts ne sont pas sous la terre, ils sont dans l’arbre qui frémit… ». Et de poursuivre : « Le vaudou, c’est l’énergie. Dans les fétiches vaudous et dans l’art africain en général, c’est un flux d’énergie qui circule. Je le ressens. Devant un objet, je me sers de mes études, de mon expérience, de mes voyages, mais je ressens aussi l’intention. Un objet faux ne raconte rien et ne dégage aucune énergie », explique Agnès Lefebvre, diplômée de l’École du Louvre spécialisée en art africain et océanien, qui organise depuis quatorze ans des expositions temporaires d’art africain ancien.

Collection Tila, sautoir Grand Martin-Pêcheur, argent, bec en vermeil, demi-sphère en or 18K, perle ancienne Millefiori de Venise.
Collection Tila, sautoir Grand Martin-Pêcheur, argent, bec en vermeil, demi-sphère en or 18K, perle ancienne Millefiori de Venise. DR

Et d’expliquer un moment décisif dans sa démarche : « Un jour, un Africain venu me rendre visite m’a dit : « Je ne peux pas rester ; ça bruisse trop chez toi. » » « Le vaudou, c’est donc du sensible, du non-dit, on doit ressentir l’intention », indique-t-elle. C’est aussi une émotion qui a aidé ces gens à survivre », estime Agnès Lefebvre, qui a eu la chance d’assister à des cérémonies vaudoues à Ouidah, au Bénin.

Collection Tila, bague Grande Perruche, anneau surmonté d’un crâne de perruche, argent.
Collection Tila, bague Grande Perruche, anneau surmonté d’un crâne de perruche, argent. DR

Valérie Bui : « Le vaudou, une source d’inspiration »

Chez Valérie Bui, le cheminement a été tout autre. « Le vaudou, c’est quelque chose de très fort, de pas anodin. Pour ma première collection, je voulais un thème fort et j’ai pensé au vaudou parce que je voulais transmettre ce que j’avais ressenti au choc d’une exposition à la Fondation Cartier : la puissance, l’énergie, sortir des codes classiques de la bijouterie de luxe », raconte cette bijoutière et conceptrice qui a fondé en 2018 la griffe Meharanh dédiée au voyage. Tila, le nom de cette collection, vient de l’arabe tilasm, talisman, charme, sortilège.

Masque Senoufo Ghana : Tête de buffle aux dents sculptées et rapportées (dents de crocodile plantées dans la mâchoire), flanqué de 2 panthères dont la tête est orientée vers l'arrière.
Masque Senoufo Ghana : Tête de buffle aux dents sculptées et rapportées (dents de crocodile plantées dans la mâchoire), flanqué de 2 panthères dont la tête est orientée vers l’arrière. DR

Les raisons de la séduction vaudou

« L’histoire qu’on peut raconter avec les symboles est passionnante, même si ce n’est pas notre culture. Moi, j’ai choisi le vaudou d’Afrique et son côté protecteur. Mes bijoux s’inspirent de fétiches qui protègent, attirent les faveurs des dieux pour obtenir une bonne récolte, se marier, lutter contre la maladie. Ma démarche est aussi esthétique. Les crânes d’oiseaux ont une certaine élégance ; ils sont réalisés, avec beaucoup de détails, dans des matériaux précieux, comme de l’or ou des perles de Venise, qui viennent contraster avec une forme de dureté, oui, mais qui n’est pas morbide. »

« L’oiseau fait le lien avec le ciel et les divinités. Son crâne évoque le silence. Les liens serrés ou des cadenas fermés permettent de figer un vœu. La sphère représente le monde ; la pierre de foudre percée, la force du ciel, l’anneau en forme de manille est richesse et les cloches en appellent aux esprits », dit-elle. Et Agnès Lefebvre de préciser à son unisson : « Les crânes touchent le vivant pour atteindre les dieux. Les crânes sont des cathédrales dans le monde vaudou. » De quoi imaginer toute la charge qui accompagne cette exposition.